De Pradelles
au Cheylard l'Evêque
Catherine Revel
Troisième étape: 21,5 km,
+420mHeureusement accompagnés de Mr Romand, Laurent, Denis et moi allons récupérer Popov et Keneth ; gentiment, ils répondent à l'appel de leur maître, tandis que les compagnons avec lesquels ils ont passé la nuit, une ânesse noire pleine et le frère « jumeau » de Popov suivraient bien aussi. Seuls, il n'est pas certain que nous aurions emmené le bon âne, les robes ont la même nuance fauve, la marque noire descendant vers les pattes avant a juste une petite différence de longueur. Keneth a une teinte plus grise, mais la même marque indique dans son sang un lien proche avec la race provençale.
Descendre entre les maisons de
pierres avec les deux ânes au bout du licol au milieu d'une odeur de boulangerie
me ramène à la vie du village il y a quelques dizaines d'années ; maintenant,
les ruelles désertes malgré leur excellent entretien affichent tristement un
nombre impressionnant de pancartes « A vendre ». Nous bâtons les ânes de mieux
en mieux et rapidement, créant curieusement une minime perturbation de la
circulation sous le gîte ; dans cette toute petite rue excentrée, les ânes
attachés à des anneaux que les murs ont gardés du temps où la traction animale
était de circonstances gênent l'accès des salariés d'un établissement
médico-social ou apparenté embauchant juste à l'heure du départ de cette autre
journée de vagabondage. Denis expérimente l'art de conduire nos compagnons à
quatre pattes tandis que nous profitons d'un dernier regard intérieur sur le
bourg en passant sous ses porches.
Langogne n'est pas loin, un chemin descendant
y mène tranquillement avant de rejoindre à l'entrée la nationale sur le pont où
se joignent les départements de la Haute-Loire, de l'Ardèche et de la Lozère où
nous entrons. Mende, sa préfecture est une des plus petites de France, mais, ses
paysages sauvages et déserts, voisins de l'Aveyron, parlent aux cours
indépendants et mon frère et moi ont beaucoup été guidés par eux vers ce
voyage.
Pour l'heure, la situation est plutôt étrange, avec nos ânes sur le trottoir, nous avançons entre les voitures et les vitrines ; Les voici « garés » devant un supermarché le temps de quelques courses, curieux anachronisme. Ce boulevard pourtant a connu un autre âge avec des remparts au lieu du goudron. Et en attendant Pierre en quête d'une version en langue originale, ancien enseignant d'anglais oblige, à la librairie et d'autres membres égarés du groupe dans cafés ou boulangeries, les trottoirs reçoivent quelques marques inopinées du passage des ânes ! Heureusement, il n'y a pas de spectateur désobligeant.
Nous quittons le tumulte tout relatif de la cité, d'ailleurs supporté avec indifférence par Keneth et Popov, par un adorable vieux petit pont étroit et bombé. Un peu de goudron encore nous mène vers les chemins et les dernières cultures. Le ciel est gris sur les labours, les pins sylvestres ajoutent au tableau leurs têtes vert-sombres et leurs troncs saumonés. Ils sont de plus en plus nombreux.
A Saint-Flour-de Mercoire, Saint Roch veille sur le
carrefour près du four banal et du lavoir. L'église se cache à l'écart. Après
autorisation, les longes sont fixées à une catapulte égarée dans un pré bien
vert, vestige de fêtes locales. Nous trouvons refuge sous le toit du lavoir pour
pique-niquer.
Il y a dans ce petit village une association de théâtre qui n'a pas manqué d'intéresser notre ami comédien ; un mot sur la porte et les traces de sabots ferrés appartenant à sa grande ânesse grise confirment sa présence devant nous. Les Belges aussi sont ici, débarqués là en voiture pour un morceau à pieds, et Pierre, le photographe, nous dépasse et attend pour quelques clichés alors que la marche reprend.
Fouzillic et Fouzillac ont marqué le voyage de Stevenson comme lieux d'égarement et inhospitaliers. Aujourd'hui aussi, le brouillard inonde la lande entre pins et genêts, la sente se perd entre les grandes herbes et les marécages, rapprochant les âmes troublées par l'ambiance de Stevenson dans sa perdition.
L'approche du Cheylard-l'Evêque est accélérée
par la pluie. Le Refuge du Moure où, froids et mouillés nous nous réfugions bien vite, accueille cette nuit
tandis que les ânes se retrouvent avec Capucine dans un enclos aux hauts murets
de pierres. L'hôtesse est sympathique, la salle à manger au décor de bois est
chaleureuse avec pots de confitures et fabrications maisons sur des étagères,
bar dans un angle et évasions photographiques sur l'Antarctique sur les murs.
Pierre, le photographe dîne avec nous et quelques courageux, pas trop éreintés, accélèrent la fin du repas pour aller assister au Voyage de Stevenson revu et corrigé en pièce de théâtre, nous avons en effet rejoint un véritable lieu d'étape de l'écrivain écossais, et donc, le comédien rencontré joue ici ce soir.
La performance de l'acteur solitaire et des techniques audiovisuelles de ses compagnons est intéressante, d'autant plus appréciable dans le cadre de ce petit village perdu sous la pluie, la lecture orientée de l'ouvre originale nous conduira le lendemain à quelques échanges de points de vue, de perceptions. Un verre partagé offert par la municipalité clôt la soirée et lance nos pas dans la nuit humide jusque vers l'enclos des ânes, heureux de nous voir. Une vraie relation se crée chaque jour un peu plus. Et doucement nous nous glissons dans les chambres éteintes.
Ancien hôtel de villégiature avec un magnifique parc au bord de l'Allier, L'Etoile Gîte d'étape et de séjour se situe à La Bastide-Puylaurent entre la Lozère, l'Ardèche et les Cévennes dans les montagnes du Sud de la France. Au croisement des GR7, GR70 Chemin Stevenson, GR72, GR700 Voie Régordane (St Gilles), Cévenol, Gorges de l'Allier, Roujanel, Montagne Ardéchoise, Margeride, Gévaudan et des petites randonnées à la journée. Idéal pour un séjour de détente.