Avant de repartir vers le Mont Lozère et les Cévennes, Robert Louis Stevenson nous raconte son séjour avec les moines de l'Abbaye Notre Dame des Neiges en Ardèche

 

Stevenson avec les moines Trappistes de l'Abbaye Notre Dame des Neiges

Chemin Stevenson GR70 Abbaye Notre Dame des Neiges ArdècheCeux auxquels j'ai parlé étaient de caractère singulièrement doux avec ce que je ne puis nommer qu'un sain contentement d'âme dans la physionomie et les propos. Il y a un avis, à la direction des visiteurs, invitant ceux-ci à ne se point formaliser des rares paroles de ceux qui les servent, puisque c'est le propre des moines de parler peu. On aurait pu se dispenser de cet avis. Pour chacun, les hospitaliers étaient tout débordants d'innocents bavardages et, dans ma pratique de la communauté, il était plus facile d'aborder une conversation que de la rompre. A l'exception du père Michel, qui était un homme du monde, ils témoignaient tous d'un bel intérêt sans feinte pour n'importe quel sujet: politique, voyage, mon sac de couchage. Et non sans éprouver une certaine jouissance à entendre le son de leur propre voix.

Quant à ceux auxquels le silence est imposé, je ne puis qu'admirer comment ils supportent leur solennel et froid isolement. Et pourtant, mis à part le point de vue de la mortification, il me semble voir une sorte de politique, non seulement dans l'exclusion des femmes, mais même dans ce voeu de silence. J'ai quelque pratique des défunts phalanstères de caractère artistique, pour ne pas dire bachique. J'ai vu plusieurs de ces associations se former sans peine et plus aisément encore disparaître. Sous une règle cistercienne, peut-être auraient-elles pu durer plus longtemps. Dans le voisinage des femmes il n'y a guère que les groupements qui peuvent être institués parmi des hommes sans défense.

Chemin Stevenson GR70 Abbaye Notre Dame des Neiges ArdècheL'électrode positive est sûre de l'emporter. Les rêves de l'enfance, les plans de l' adolescence sont abandonnés après une rencontre de dix minutes et les arts et sciences et la gaillardise masculine professionnelle cèdent aussitôt à deux yeux doux et à une voix caressante. En outre, après cela, la langue est le plus grand commun diviseur.

J'ai presque honte de poursuivre cette critique profane d'une règle religieuse. Toutefois, il y a encore un autre point au sujet duquel l'ordre des Trappistes appelle mon témoignage comme étant un modèle de sagesse. Vers deux heures du matin, le battant frappe sur la cloche et ainsi de suite, heure par heure, voire parfois par quart d'heure, jusqu'à huit heures moment du repos.

Ainsi, d'une façon minutieuse, le jour est partagé entre diverses occupations. L'homme qui prend soin des lapins, par exemple, se précipite de son clapier à la chapelle, à la salle du chapitre ou au réfectoire tout le long de la journée. A toute heure, il a un office à chanter, une tâche à remplir. Depuis deux heures lorsqu'il se lève dans l'obscurité, jusqu'à huit heures lorsqu'il retourne recevoir le don consolant du sommeil, il reste debout absorbé par de multiples et changeantes besognes.

Je connais bien des personnes, voire plusieurs milliers par an, qui n'ont pas cette chance-là dans l'emploi du temps de leur vie. En combien de maisons l'appel de la cloche d'un monastère morcelant les jours en portions faciles à entreprendre, n'apporterait-il pas la tranquillité d'esprit et l'activité réconfortante du corps !

Chemin Stevenson GR70 Abbaye Notre Dame des Neiges ArdècheNous parlons de fatigues, mais la fatigue réelle n'est-ce point d'être un sot hébété et de laisser la vie mal gérée selon notre manière étroite et folle. De ce point de vue, sans doute pouvons"nous mieux comprendre l'existence des moines. Un long noviciat et toutes preuves de constance spirituelle et de vigueur physique sont requis avant qu'on soit agréé dans l'ordre. Mais je ne vois pas que beaucoup de postulants s'en trouvent découragés.

Dans le studio photographique qui figure si bizarrement parmi les bâtiments hors de la clôture, mon regard fut accroché par le portrait d'un jeune homme en uniforme de fantassin de deuxième classe. C'était un des moines qui avait effectué son temps de service, fait des marches et des exercices et monté la garde pendant les années exigées dans une garnison algérienne. Voilà un homme qui avait considéré assurément les deux aspects de la vie avant de prendre une décision. Pourtant, aussitôt libéré du service militaire, il était revenu achever son noviciat.

Cette règle austère inscrit un homme pour les cieux comme de droit. Lorsque le Trappiste est malade, il ne quitte pas son habit. Il repose au lit mortuaire comme il a prié et travaillé dans son existence de frugalité et de silence. Et lorsque la Libératrice arrive, au même moment, voire avant qu'on l'ait emporté dans sa robe pour coucher le peu qu'il reste de lui dans la chapelle parmi le plain-chant sans fin, les carillons de cloches joyeuses, comme s'il s'agissait d'épousailles, s'envolent de la tour aux ardoises et publient dans le voisinage qu'une âme est retournée à Dieu.

A la nuit, sous la conduite de mon brave Irlandais, je pris place dans la tribune pour entendre complies et le Salve Regina par quoi les Cisterciens terminent chacune de leurs journées. Il n'y avait là aucuChemin Stevenson GR70 Abbaye Notre Dame des Neiges Ardèchen de ces éléments qui frappent le protestant comme puérils ou spectaculaires dans la liturgie du catholicisme romain. Une rigoureuse simplicité, sublimée par le romanesque environnant parlait directement au coeur.

Je me remémore la chapelle blanchie au lait de chaux, les silhouettes encapuchonnées dans le choeur, les lumières alternativement cachées ou révélées, le rude chant viril, le silence qui s'ensuivait, le spectacle des cagoules inclinées par la prière et puis le battement au déclic tranchant de la cloche qui cessait afin de montrer que le dernier office était terminé et que l'heure de dormir était venue. Et lorsque je m'en souviens, je ne suis pas surpris de m'être évadé dans le cortile intérieur, en quelque sorte comme saisi de vertige et d'être demeuré là, debout, pareil à un insensé, sous le vent de la nuit stellaire.

Mais j'étais fatigué et lorsque j'eus reposé mes esprits avec les mémoires d'Elizabeth Seton, un morne ouvrage !

Le froid et le croassement du vent parmi les pins (car ma chambre se trouvait de ce côté du couvent qui jouxte au bois) me disposèrent promptement au sommeil. Je fus réveillé au minuit ténébreux, à ce qu'il semblait, bien qu'il fut réellement deux heures du matin, par les premiers coups de la cloche. Tous les frères alors se précipitaient à la chapelle. Les morts vivants, à cette minute insolite, commençaient déjà les travaux sans consolation de leur journée. Les morts-vivants! Quelle image à vous glacer ! Et les paroles d'une chanson de France me revinrent en mémoire qui disaient le meilleur de notre vie paradoxale :

Que t' as de belles filles,
Giroflée,
Girofla !
Que t'as de belles filles,
L'Amour les comptera !

Et je rendis grâces à Dieu d'être libre d'errer, libre d'espérer, libre d'aimer !

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